le président (1961) V. française

 

Ancien président du Conseil des ministres, le vieil Émile Beaufort consacre une large partie de son temps à l'écriture de ses mémoires qu'il dicte à sa dévouée secrétaire, Mlle Millerand, à La Verdière, sa propriété provinciale. S'il est retiré du jeu politique, il n'en garde pas moins un regard attentif à l'actualité des affaires nationales.

Quand une grave crise ministérielle s'impose, la presse estime que le député Philippe Chalamont pourrait être chargé de constituer un cabinet de large union nationale. L'ancien président Beaufort, bien que terré dans sa campagne, espère empêcher une telle désignation. Vingt ans auparavant, Chalamont, un homme efficace et loyal en apparence, dirigeait le cabinet d'Émile Beaufort quand un scandale financier, impliquant la belle-famille de Chalamont, fit avorter une dévaluation programmée de la monnaie nationale et coûta près de 3 milliards de francs anciens à la France. Jugeant son protégé responsable d'une telle situation, Beaufort avait exigé la reconnaissance écrite de Chalamont de sa propre implication dans cette affaire de fuite ; une reconnaissance qu'il a précieusement conservée dans ses archives personnelles, sachant que son ancien poulain pouvait prendre du galon.

Le pensant malhonnête et faux, Beaufort refuse absolument, des années plus tard, de lever son veto pour l'ascension politique de Chalamont ; il est vrai que l'ancien chef du gouvernement avait quitté le jeu politique après avoir prôné la naissance d'une Europe fondée sur le Fédéralisme européen, contestée par Chalamont, qui siégeait dans l'opposition parlementaire après avoir été congédié par Beaufort. Les années passent, et alors qu'il estime son heure venue, Chalamont se présente à Beaufort qui pressentant cette ultime démarche brûle la reconnaissance de l'implication de son ancien directeur de cabinet dans l'affaire des fuites. Chalamont concède à ce dernier que son projet politique fédéraliste contre lequel il avait voté à l'époque était visionnaire. Mais Beaufort, malgré cet hommage tardif, reste intransigeant : si Chalamont honore la tâche que se prépare à lui confier le chef de l'État de former un gouvernement, la reconnaissance de son implication dans le scandale financier qui lui coûta sa place au cabinet du président Beaufort sera divulguée dans la presse. Au pied du mur, Chalamont qui pensait pouvoir passer outre ces menaces, doit s'avouer vaincu et renonce. Beaufort préfère voir la France dirigée par un homme intègre.